Le bruit et la fureur d’un ordre qui s’effondre

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Alors que le pouvoir de Trump s’affaiblit, une opportunité pour le changement s’offre à nous

À l’approche de la fin du règne de Donald Trump, des opportunités s’offriront à nous pour un changement social profond. Nous examinons ici la nature des difficultés qui minent son administration et proposons quelques pistes de réflexion pour celles et ceux qui souhaitent aller au-delà du fait de simplement le remplacer par un·e autre représentant·e politique.


En moins d’un an et demi, Trump a complétement épuisé les atouts dont il disposait au début de son second mandat. D’une image d’invincibilité, il est passé à celle d’une agitation pathétique. Obsédé par l’idée de projeter une image de force, Trump est en effet – comme le disait Shakespeare – un piètre comédien dont le temps sur scène touche bientôt à sa fin. Le flot de mensonges et de menaces émanant de son administration peut être vu pour ce qu’il est : un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien.

Le fiasco en Iran est déjà le deuxième bourbier de Trump cette année. Il a commencé l’année 2026 par une manœuvre plus ou moins réussie au Vénézuéla, mais à peine quatre jours plus tard, le meurtre de Renee Good l’a supplanté à la une des journaux. Pendant près de trois semaines, alors que les mercenaires de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) brutalisaient et assassinaient des personnes dans les « Villes Jumelles », l’ensemble de l’administration Trump a menti effrontément, en contradiction avec des preuves vidéo largement diffusées. Ayant créé une situation dans laquelle ils ne pouvaient pas se permettre de paraître faibles, les acolytes de Trump ont tenté d’imposer leur version de la réalité par décret, alors que de plus en plus d’habitant·e·s des « Villes Jumelles » rejoignaient la résistance contre l’occupation de l’ICE. Finalement, face à la chute de sa cote de popularité et à la perspective de grèves générales récurrentes, l’administration Trump a été contrainte de changer de cap, en limogeant Greg Bovino, le « commandant en chef » de la police des frontières, et en tentant de faire disparaître de l’actualité la mesure phare de Trump (« la plus grande opération d’expulsion de l’histoire des États-Unis »).

Les mercenaires au service du régime Trump ont perdu toute légitimité morale.

Le départ de Bovino a ouvert la voie aux départs de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, et de la procureure générale, Pam Bondi. Le fait que Trump ait entamé son second mandat déterminé à éviter le renouvellement incessant de son personnel qui avait caractérisé le premier souligne à quel point cela représente un échec pour lui. Alors que ses sbires partent en disgrâce, cela sape non seulement la loyauté de ses subordonnés restants – qui voient leur propre avenir dans le sort ignoble réservé à leurs collègues –, mais cela remet également en cause les discours par lesquels les laquais démissionnaires cherchaient à justifier les agissements de l’administration. Le licenciement de Greg Bovino et de Kristi Noem revient à admettre que les opérations de l’ICE à Los Angeles, Chicago et dans le Minnesota n’étaient que des tentatives maladroites visant à terroriser la population des États-Unis pour la soumettre.

En envahissant l’Iran un mois après avoir viré Bovino, Trump a cherché à redorer son blason en reproduisant ce qui semblait être son succès au Vénézuéla. Au lieu de cela, comme au Minnesota, il s’est retrouvé plongé dans une débâcle dont il n’est toujours pas parvenu à se sortir.

Toutes les personnes liées au régime Trump sont désormais connues pour leurs mensonges incessants et pathologiques.

Après avoir sans cesse modifié son discours sur l’objectif de l’offensive tout au long du mois de mars, Trump a cherché à mettre un terme au conflit début avril en menaçant de lancer des attaques massives contre les infrastructures civiles – ce qui, techniquement, constitue un crime de guerre. Le 6 avril, Trump persistait à affirmer que la proposition de cessez-le-feu en dix points de l’Iran n’était « pas suffisante ». Le lendemain matin, il a déclaré : « Une civilisation entière va mourir ce soir », terrifiant de nombreuses personnes qui ont cru qu’il menaçait d’utiliser des bombes nucléaires – et répétant peut-être sans le savoir la prophétie de l’Oracle de Delphes, qui avait dit à Crésus que s’il partait en guerre, « un grand empire s’effondrerait », sans préciser qu’il s’agissait de l’empire de Crésus.

Une heure et demie avant l’échéance qu’il s’était lui-même fixée, Trump a annoncé qu’en concertation avec le Premier ministre pakistanais – et non avec un représentant du gouvernement iranien –, il était parvenu à un cessez-le-feu, qualifiant la proposition en dix points qu’il avait auparavant rejetée de « base acceptable » pour les négociations.

Du Minnesota à l’Iran, en passant par le Liban et la Palestine, ils n’ont rien d’autre à offrir que la mort et la destruction, au profit d’une poignée de magnats.

Le Premier ministre pakistanais a affirmé que les États-Unis, l’Iran et tous leurs alliés respectifs avaient « convenu d’un cessez-le-feu immédiat partout, y compris au Liban ». Pourtant le lendemain, l’armée israélienne continuait d’attaquer le Liban et, en réponse, l’Iran a maintenu la fermeture du détroit d’Ormuz.

On peut difficilement imaginer pire issue pour Trump. Il n’a atteint aucun de ses objectifs déclarés en Iran, ni le changement de régime, ni la suppression du programme nucléaire iranien. Il ne semble plus être un partenaire de négociation crédible. Tant sa menace de frapper des infrastructures civiles que son affirmation selon laquelle il aurait négocié un cessez-le-feu se sont révélées vaines. Ni le gouvernement iranien ni le gouvernement israélien ne respectent les accords qu’il prétend avoir conclus. Il se retrouve en conflit avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, tandis que la pression sur l’économie mondiale ne faiblit pas.

On ne sait toujours pas si Trump a réellement envisagé de lancer une frappe massive contre des infrastructures civiles – voire une frappe nucléaire – ou s’il se contentait de proférer des menaces en l’air pour le simple plaisir de le faire. Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir dû passer une journée à se demander s’il allait déployer des armes nucléaires a fait prendre conscience à des millions de personnes à quel point il est dangereux de vivre sous le joug d’un autocrate sénile – et, dans le même temps, cela n’a pas rendu Trump plus effrayant aux yeux de ses ennemis. Il apparaît à la fois imprévisible et faible.

Quoi qu’il arrive ensuite en Iran, les défaites coup sur coup essuyées au Minnesota et au Moyen-Orient marquent un nouveau tournant pour le régime Trump.


La stupidité armée

Lorsque Trump a remporté les élections de 2024, une grande partie des débats sur la manière de réagir tournait autour de la question de savoir si lui et ses acolytes étaient des génies du mal ou de simples pions aveuglés par les forces de l’histoire. La paralysie engendrée par son retour au pouvoir s’articulait en grande partie autour de cette question. Les libéraux ont averti que toute forme de résistance ferait le jeu de Trump, lui permettant de déclarer la loi martiale ; les centristes ont cyniquement profité de la situation pour affirmer que le Parti démocrate devrait adopter des positions d’extrême-droite sur l’immigration. À peine dix-sept mois plus tard, il est presque impossible de se souvenir, et encore moins de comprendre, à quel point ses adversaires se sont convaincus de baisser les bras sans se battre.

La question a depuis trouvé une réponse définitive. Trump n’a qu’un seul tour dans son sac – flatter ce qu’il y a de plus vil chez les éléments les plus lâches et les plus haineux de la société –, qu’il répète avec une constance inhumaine. Dans un ordre social lui-même avili, qui récompense l’égoïsme vorace tout en punissant la générosité et la bienveillance, cette stratégie lui a permis d’aller loin. Mais aujourd’hui, il se heurte à un obstacle après l’autre.

La formation d’un gouvernement fondé sur cette stratégie a donné naissance à des agences peuplées de bouffons incompétents, principalement soucieux de soigner leur image publique et de se disputer les faveurs de Trump. La conduite de la politique publique sur cette base a monté la majorité de la population contre l’ICE et a même poussé les gens à se tourner à nouveau vers le Parti démocrate, l’une des seules institutions aussi impopulaires que Trump.

L’un des traits les plus caractéristiques de l’ère Trump est la malhonnêteté délibérée, considérée comme une forme de transgression intentionnelle symbolisant la force. Lorsque Donald Trump proclame des mensonges facilement réfutables, ses partisans y voient une forme d’audace ; iels peuvent ainsi démontrer l’intensité de leur loyauté en affirmant croire à ces mensonges, tout comme le faisaient les sbires de Staline. Mais on ne peut pas prendre de décisions militaires sur la base de mensonges car tôt ou tard, il y aura des conséquences.

La force de Trump repose en grande partie sur la peur qu’il a inspirée aux gens. Ses premiers succès fulgurants, à l’instar des attaques éclair d’Hitler entre 1939 et 1941, étaient dus à la faiblesse de ses adversaires : des politiciens, des dirigeants d’entreprise et des administrateurs qui, comme Trump lui-même, ne sont motivés que par l’avarice et le fait de se croire tout permis. Ce n’est qu’après que lui et ses mercenaires à son service se sont heurtés à une véritable résistance qu’il est devenu possible d’évaluer leur véritable force. Comme l’a écrit Mikhaïl Bakounine dans une lettre à Maria Reichel : « Ce n’est qu’au combat que l’on voit ce dont une personne est capable. »

Ou ce dont elle n’est pas capable.

La principale motivation qui guide les décisions de l’administration Trump est la nécessité de projeter une image de force. Elle a tout misé sur le renforcement du « hard power » plutôt que sur le « soft power », sur l’intimidation plutôt que sur la persuasion. Maintenant qu’elle a épuisé la majeure partie de son capital politique, le terrain s’ouvre à d’autres.

À Minneapolis, un·e manifestant·e brave les gaz lacrymogènes pour défendre ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité.


C’est le moment

Après avoir vécu le Printemps de Prague, Milan Kundera a écrit en substance que la forme idéale de gouvernement est une dictature en décomposition.

Toutes les formes de gouvernement reposent sur la hiérarchie et la violence. Les inégalités politiques et économiques se renforcent mutuellement : plus la richesse est concentrée entre quelques mains, plus les structures politiques deviennent verticales, et inversement. Pourtant, ce phénomène reste largement invisible tant que les gens perçoivent les gouvernements qui les dirigent comme légitimes, ou du moins inévitables. La souffrance à elle seule ne suffit pas à susciter le désir de changement chez les gens : ce désir naît de ce qu’ils sont capables d’imaginer. Ce n’est que lorsqu’un régime discrédité commence à s’effondrer – créant une tension entre ce que les gens voient autour d’elleux et ce qu’iels sont capables d’imaginer – qu’un grand nombre de personnes commencent à s’interroger sur la manière dont elles souhaiteraient changer la structure de la société.

Aujourd’hui, ces questions sont plus urgentes que jamais, alors que le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser et que les responsables politiques suppriment les filets de sécurité et les mesures sociales qui, autrefois, atténuaient l’impact du capitalisme sur les communautés et les écosystèmes.

À l’heure actuelle, Trump est plus impopulaire que jamais, et il a peu de chances que sa cote de popularité s’améliore. Pourtant, il lui reste encore près de trois ans à passer à la présidence. Pour des milliers de personnes, l’ascension au pouvoir de Trump et l’inefficacité des institutions censées le contrôler remettent en cause l’ensemble du système politique. On peut voir cette rage et radicalisation émerger, même si c’est de manière confuse, parmi les participant·e·s de la base aux manifestations massives qui ont eu lieu au cours de l’année écoulée.

Il s’agit là d’une opportunité sans précédent pour les anarchistes, les abolitionnistes et tou·te·s celles et ceux qui ont des propositions concrètes pour apporter un changement social structurel. À l’heure actuelle, alors qu’aucune force institutionnelle n’est en mesure de proposer une solution au problème, nous devrions faire cause commune au-delà de nos divergences, démontrer la puissance de la solidarité et l’efficacité de l’action directe, partager ce que nous avons appris au cours de nos efforts pour résister au gouvernement, et exposer clairement notre vision d’un monde meilleur.

Cette occasion ne durera pas longtemps. Plus nous nous rapprocherons des élections de mi-mandat de 2026, plus les gens se concentreront sur la politique électorale, y compris bon nombre de celles et ceux qui participent actuellement à des initiatives populaires. Nous sommes peut-être mieux placé·e·s aujourd’hui pour toucher le public que nous ne le serons jamais au cours de l’ère Trump.

Souvent, le moment où le danger est le plus grand – par exemple, lorsque des fascistes ou des agents de l’ICE assassinent des gens à Charlottesville ou à Minneapolis – s’avère, avec le recul, être celui où les possibilités sont les plus grandes. Lorsque la terreur est apaisée et que nous prenons conscience du potentiel de la situation, le moment est déjà passé.

Des mercenaires fédéraux attaquent sans raison des personnes à Portland. Aucune force brute ne suffira à mater une population de plus en plus désespérée.

Nous devrions garder cela à l’esprit, car à mesure que la position de Trump s’affaiblit, lui et ses partisans tenteront des manœuvres de plus en plus effrayantes et extravagantes pour conserver leur emprise sur le pouvoir. Lui et ses partisans ont encore suffisamment de temps pour infliger d’énormes souffrances, tant aux États-Unis qu’à l’étranger. Nous devons nous préparer à des vagues de répression bien plus agressives. De même, nous avons déjà constaté que Trump ne quittera pas ses fonctions de son plein gré.

Selon toute vraisemblance, l’issue des élections de mi-mandat dépendra de ce qui se passera dans les mois à venir – non pas de l’efficacité des campagnes menées par les politiciens, mais plutôt de la mesure dans laquelle la résistance populaire empêchera la classe dirigeante d’envisager que Trump puisse continuer à défendre ses intérêts, et de la mesure dans laquelle certains éléments de cette classe dirigeante parviendront à se regrouper autour d’autres forces institutionnelles, telles que le Parti démocrate.

Alors que nous préparons le 1er mai et l’été, nous devons adopter une vision à plus long terme. Comment les tactiques que nous mettrons en œuvre lors de ces événements contribueront-elles à familiariser un large public avec le type de stratégies qu’il devra adopter à nos côtés pour contrecarrer la deuxième tentative de coup d’État de Trump ? Comment les discours que nous diffusons nous permettront-ils de poursuivre la lutte contre tous les autres partisans du capitalisme et de l’oppression une fois que Trump aura quitté le pouvoir ?

Nous devrions nous empresser de mettre à nu tous les liens qui unissent les fascistes, les milliardaires, les militaristes, les sionistes et les nationalistes chrétiens, les charlatans des cryptomonnaies, les magnats de la tech, les plateformes des grandes entreprises et des réseaux sociaux, les agences fédérales telles que l’ICE ainsi que la police et les shérifs qui les soutiennent, sans oublier les centristes et les démocrates qui ont ouvert la voie aux tragédies de la deuxième ère Trump en réprimant la résistance populaire à la fin de la première. Nous devons établir des lignes rouges au sein de l’opposition à Trump, rendant impensable toute promotion ou excuse de ces forces, en montrant à quel point les compromis avec elles se sont avérés toxiques.

Voici quelques objectifs concrets que nos mouvements pourraient se fixer :

  • Rejeter toutes les propositions timides visant à apporter des réformes superficielles à l’ICE et au département de la Sécurité intérieure, et plaider plutôt en faveur d’une résistance sans concession, avec pour objectif à long terme leur abolition. Ceux qui ont rejoint ou sont restés au sein de ces agences sous Trump ont manifesté leur haine envers le reste de la population, montrant clairement que ces institutions existent dans le seul but de servir les autocrates. Il faut permettre à celles et ceux qui ont été emprisonné·e·s ou expulsé·e·es de retrouver leurs proches.

  • Relier la lutte contre l’ICE aux mouvements abolitionnistes qui s’opposent à la police et aux prisons. Si les responsables politiques démocrates n’avaient pas déployé autant d’efforts pour réprimer ces mouvements entre 2021 et 2024, les mouvements sociaux auraient été bien mieux préparés à la deuxième ère Trump, et le régime aurait disposé de moins d’outils pour imposer son contrôle.

  • S’organiser pour libérer les prisonnières et prisonniers et contraindre les procureurs à abandonner les poursuites contre les accusé·e·s dans toutes les affaires liées à la résistance à l’ICE et au régime Trump en général. Nous pouvons nous appuyer sur le refus des grands jurys d’inculper et des jurys de condamner les personnes accusées d’avoir résisté à l’ICE. À mesure que de plus en plus de gens se rendent compte que la loi est un instrument politique au service de ceux qui détiennent le pouvoir plutôt qu’une institution neutre, beaucoup chercheront des moyens de lutter contre l’injustice qui ne concentrent pas le pouvoir entre les mains d’une Cour suprême composée de réactionnaires d’extrême droite.

  • Relier la lutte contre Donald Trump à celle contre les caméras Flock et les centres de données (ou data centers) et, plus généralement, à la résistance contre les techno-fascistes avides de profits tels qu’Elon Musk et Mark Zuckerberg.

  • Canaliser la mobilisation contre la guerre pour cibler les entreprises d’armement responsables du génocide à Gaza et du nettoyage ethnique en Palestine.

  • Montrer comment le racisme, la misogynie, la transphobie et d’autres formes de discrimination favorisent les pratiques impitoyables par lesquelles les milliardaires appauvrissent nos communautés.

  • Mettre en place des projets d’entraide, des initiatives éducatives populaires et d’autres formes d’infrastructures sociales indépendantes de l’État, qui ne puissent être démantelées par les mesures d’austérité gouvernementales ni menacées par la répression visant les établissement d’enseignements et les organisations à but non lucratifs.

L’effondrement des mouvements sociaux radicaux à la fin de l’année 2020 est une mise en garde. Nous devons sortir de cette deuxième ère de Trump plus fort·e·s que nous n’y sommes entré·e·s. Cela est d’autant plus important que les véritables combats ne font que commencer. Une vague de victoires politiques fascistes se profile en Europe, même si une défaite suffisamment cuisante de Trump pourrait bien briser leur élan. L’intelligence artificielle commence tout juste à plonger un nombre considérable de personnes dans le chômage, tout en intensifiant la surveillance étatique et le militarisme.

Comme nous l’avons déjà souligné auparavant, au XXIe siècle, alors que l’État ne peut guère atténuer l’impact du capitalisme, le pouvoir étatique est une patate chaude qui brûle quiconque s’en empare. Les mêmes conditions qui propulsent les partis d’extrême droite au pouvoir partout dans le monde font également qu’il leur est difficile de conserver ce dernier. Mais cela vaut également pour celui qui succédera à Trump : si Trump est chassé du pouvoir, sa base se scindera en factions sionistes et néonazies, chacune plus virulente que la dernière génération de républicains, tandis que l’administration qui lui succédera suscitera elle aussi colère et désillusion – mobilisant probablement un nouvel élan de l’extrême droite. Si ce qui s’est passé sous l’administration Biden se reproduit, le contrecoup sera la prochaine fois plus horrible que tout ce que nous pouvons imaginer. C’est pourquoi nous devons nous attaquer aux racines des problèmes que le capitalisme engendre, et non pas simplement protester contre ses figures de proue les plus néfastes.

Nous devons veiller à ce que chacune et chacun puisse facilement distinguer nos projets populaires de tout gouvernement au pouvoir, et continuer à les développer et à les approfondir, qu’un démagogue incompétent pousse ou non les gens à descendre dans la rue. Comme nous l’avons appris à maintes reprises – tantôt par le courage, tantôt par la lâcheté – c’est plus sûr d’être en première ligne.

Un manifestant renvoie une grenade lacrymogène aux meurtriers qui l’ont lancée lors des manifestations organisées à Minneapolis en mai 2020, en réaction au meurtre de George Floyd.


Annexe : à propos de la stupidité

Dans ce texte, lorsque nous parlons de stupidité, nous ne faisons pas référence à un manque d’aptitudes naturelles, mais plutôt à la question de savoir si l’on choisit de mettre à profit ses aptitudes ou de les réprimer activement. À présent, il devrait être évident pour toutes et tous que les personnes qui ont ouvert la voie à l’ascension de Trump – dont beaucoup sont étrangement obsédées par l’idée qu’elles possèdent des aptitudes naturelles que les autres n’ont pas – ont délibérément et obstinément refusé de voir ce qui se trouvait juste sous leurs yeux. La stupidité, en ce sens, n’est pas un état intellectuel, mais une défaillance morale.

Personne ne l’exprime plus clairement que le pasteur Dietrich Bonhoeffer, qui a été témoin de la montée du nazisme :

La stupidité est peut-être moins un problème psychologique qu’un problème sociologique. Il s’agit d’une forme particulière de l’impact des circonstances historiques sur les êtres humains, une conséquence psychologique de certaines conditions extérieures. À y regarder de plus près, il apparaît clairement que toute forte hausse du pouvoir dans la sphère publique, qu’elle soit de nature politique ou religieuse, contamine une grande partie de l’humanité par la stupidité. Il semblerait même qu’il s’agisse là pratiquement d’une loi sociologique et psychologique. Le pouvoir de l’un a besoin de la stupidité de l’autre. Le processus à l’œuvre ici n’est pas que certaines capacités humaines, par exemple l’intellect, s’atrophient ou défaillent soudainement. Il semble plutôt que, sous l’impact écrasant d’un pouvoir en pleine ascension, les humains soient privés de leur indépendance intérieure et, plus ou moins consciemment, renoncent à adopter une position autonome face aux circonstances émergentes. Le fait que la personne stupide soit souvent obstinée ne doit pas nous faire oublier qu’elle n’est pas indépendante. En conversant avec elle, on a pratiquement l’impression de ne pas avoir affaire à elle en tant que personne, mais à des slogans, des mots d’ordre et autres qui se sont emparés d’elle. Elle est sous le charme, aveuglée, exploitée et maltraitée dans son être même. Devenue ainsi un instrument sans esprit, la personne stupide sera également capable de faire tout type de mal et en même temps incapable de voir que c’est du mal. C’est là que se cache le danger d’une manipulation diabolique, car c’est cela qui peut détruire les êtres humains une fois pour toutes.

Pourtant, c’est précisément à ce stade qu’il devient tout à fait clair que seul un acte de libération, et non l’instruction, peut vaincre la stupidité. Nous devons ici accepter le fait que, dans la plupart des cas, une véritable libération interne ne devient possible que lorsqu’elle a été précédée d’une libération externe. Jusque-là, nous devons abandonner toute tentative de convaincre la personne stupide. Cet état de fait explique pourquoi, dans de telles circonstances, nos tentatives pour savoir ce que « le peuple » pense réellement sont vaines et pourquoi, dans ces circonstances, cette question est si peu pertinente pour la personne qui pense et agit de manière responsable.

Dietrich Bonhoeffer, « De la stupidité » dans Lettres et écrits de prison

Ceux qui choisissent de servir en tyrans parviennent peut-être à réprimer tout ce qu’il y a de sage et de beau en eux, mais ils ne parviendront pas à détruire la sagesse et la beauté.


La photo d’en-tête a été prise par Mark Graves le dimanche 1er février 2026, au centre de détention de l’ICE de Portland. C’était le deuxième jour consécutif où des agents fédéraux s’en prenaient aux manifestant·e·s à l’aide d’agents chimiques.